Il y a quelques jours de cela, sur le forum des Pères Fondateurs, Zek1917, ancien blogueur de talent ayant depuis quelques temps chaviré dans une manière de délire, écrivait péremptoirement : “La police de proximité: une invention syndicale pour rester au chaud dans son commissariat et ne pas sévir là où ça chauffe“.

Seulement voilà, quoiqu’on en dise dans les ministères ou les officines syndicales, aucune véritable expérience de police de proximité n’a été réellement engagée de manière sérieuse et durable en France. En fait elle n’a “existé”, en France, que de 1997 à 2002. Et encore, il convient de mettre plusieurs bémols. Les fonctionnaires rechignaient souvent à intégrer des unités de Police Urbaine de Proximité. Et ce avec d’autant plus de raisons que trop souvent ils devaient servir de nounous aux Adjoints De Sécurité, déclinaison policière du contrat jeune. Par ailleurs, une partie de la hiérarchie utilisait ces personnels dans des opérations ne relevant pas des missions de proximité, mais la tentation de faire du chiffre aidant… Si l’on veut bien se donner la peine de comparer la situation française avec ce qui se fait à l’étranger, et d’étudier sérieusement les mécanismes du community policing, on comprendra aisément que la police de proximité n’est pas un joujou syndical pour planqués et l’on pourra mesurer la bêtise de l’affirmation et l’ignorance de son auteur qui devrait se limiter au champ normal de ses investigations.

Pour jauger l’efficacité d’une politique en matière de sécurité, il faut avant tout laisser le temps à la réforme de se mettre en place. Ensuite, il faut se doter de méthodes et d’outils d’évaluation. Il faut également mettre en place un suivi des agents, développer des formations spécifiques. Enfin, il faut investir dans les nouvelles technologies de l’information afin de donner accès, en temps réel, aux agents sur le terrain à toutes les informations nécessaires à la compréhension de leur secteur. Encore faudrait il pour cela qu’il n’existe pas de blocages psychologiques quant aux statistiques.

Pour donner une idée du temps nécessaire pour qu’une réforme en matière de sécurité porte ses fruits, il a fallu pratiquement dix années au Québec pour que la loi de police réorganisant le système porte ses fruits. Le but de cette réforme consistait à rapprocher la police de la communauté et de faire participer plus activement les élus municipaux à l’identification des priorités locales en matière de sécurité publique. Elle a débouché sur une meilleure collaboration entre la police provinciale et les polices municipales, ainsi qu’à un partage plus juste des coûts. Le résultat est patent. Là où la préfecture de police de Paris aligne 18.700 fonctionnaires (2,1 millions d’habitants), le SPVM (Montréal) se contente de 4.172 officiers (1,8 million d’habitants). Cet exemple démontre brillamment que la police de proximité fonctionne pour peu que l’on veuille bien laisser une chance à la réforme de produire ses premiers effets, chose qui n’arrive jamais en France le nouveau ministre n’ayant de cesse que de bazarder ce que son prédécesseur à fait, des fois que cela ait une chance de fonctionner. Fondée sur le dialogue avec les citoyens, avec les diverses communautés, elle a permis de faire chuter de 37% les chiffres de la criminalité plaçant de fait Montréal au 18ème rang des villes les plus sûres selon l’étude Mercer de 2005 alors que Paris est à la peine en se situant à la 51ème position.

Pour reprendre une image (la pyramide des besoins de Maslow) qui parlera certainement à ce “cherZek1917, une police de proximité ne peut fonctionner correctement que si certains besoins (qu’il dénie totalement préférant agonir les policiers de ses sarcasmes plutôt que d’analyser froidement la situation) sont satisfaits tels que:

- le besoin de sécurité morale (savoir que le travail réalisé ne sera pas détourné à des fins politico médiatiques ou tout simplement réduit à néant par la justice),

- la reconnaissance du travail accompli (récompenser les bons éléments au lieu de se contenter de punir les mauvais) ,

- le besoin d’estime (être respecté soi-même aide à respecter les autres).

Outre les points déjà cités, une révolution d’importance reste à mener, celle de la territorialisation des effectifs en tenue. Outre ce rapport du Sénat, l’étude des divers sites des polices du monde anglo-saxon montre que ces dernières ont de sérieuses longueurs d’avance ne serait-ce qu’en matière de transparence et d’adéquation entre l’effectif policier et la population. Ce dernier point est important. Eric Maurin en étudiant les concepts de gentrification et de recherche de l’entre soi a démontré que le besoin de bien voisiner socialement est commun à toutes les couches de la société, processus naturels rendant de facto inepte la volonté d’imposer une mixité sociale. Une police nationale n’est pas en mesure de par sa nature de s’adapter aux particularités locales. En revanche, les expériences britanniques et canadiennes (entre autres), où la police est municipalisée, par exemple ont montré que l’institution policière peut fort bien s’implanter avec succès dans des quartiers parce qu’elle a une connaissance fine des divers secteurs de sa juridiction. Le SPVM par exemple encourage ses agents à suivre des cours de langue afin de pouvoir dialoguer avec les représentants des diverses minorités. La police londonienne quant à elle mise sur l’embauche de citoyens issus des diverses minorités.

La police de proximité comme l’a brocardée un célèbre ex-ministre de l’Intérieur n’a jamais au grand jamais consisté à jouer au grand frère et organiser des matches de football avec les jeunes. C’est avant tout la mise en place d’un maillage d’agents destinés à devenir des référents pour la population. Leur rôle est complexe car ils doivent savoir manier la prévention, la dissuasion et la répression et surtout savoir maîtriser l’alchimie du dosage. Partant du principe que le désordre matériel ou moral dans un secteur ne peut conduire qu’à accroître le sentiment d’insécurité chez les citoyens et par voie de conséquence pousser ces derniers à se claquemurer dans leur domicile lorsqu’ils ne déménagent pas, une politique de community policing se doit de mobiliser les habitants pour en faire des acteurs de la sécurité au lieu de se réserver le monopole de celle-ci.

Sur ce point, l’expérience américaine est emblématique. Là où les diverses déclinaisons de la pol prox frenchy se contentaient d’impliquer les divers niveaux institutionnels, les policiers US ont préféré s’adresser prioritairement aux habitants via des “beat meetings” mensuels au cours desquels ils peuvent faire part de leurs préoccupations. Pour autant, les instances policières ont pris soin de développer une coopération avec les services municipaux pour que ces derniers puissent apporter aux citoyens les réponses qui ne ressortent pas du strict champ policier. Nous sommes donc fort loin du rapport vertical institutions/habitants. Là où la France élaborait successivement des CCPD puis des CLS et enfin des CLSPD (je laisse le soin aux curieux de se renseigner sur ces divers dispositifs), les polices municipales américaines ont préféré tabler sur la synergie entre les différents demandeurs de sécurité (groupes scolaires, habitants, …), la police et la justice.

Le résultat est patent. Alors que dans le monde anglo-saxon on privilégie la mobilisation des habitants afin que le terrain ne soit pas abandonné à la voyoucratie, en France on a préféré mobiliser les différents acteurs institutionnels. Pour autant, il ne faut pas se montrer exagérément critique. De nombreuses enquêtes ont été menées en France afin d’identifier la nature des besoins des citoyens en matière de sécurité. La réponse majoritaire a été que le sentiment d’insécurité était généré en premier lieu par un certain éloignement des diverses institutions. En toute logique, la réponse principale consista à essayer de restaurer le lien social en rapprochant les institutions du citoyen. Comme le rappelle Anne Wyvekens dans sa contribution à la revue Criminologie : Il ne s’agit pas de mettre le service en situation de rendre des comptes aux usagers, mais de faire en sorte qu’il assure leur « cohésion sociale ». Ces institutions qui ont vocation à être rassurantes, c’est à raison de leur position «surplombante», protectrice, exclusive de toute véritable remise en question. Comme le résume bien un commissaire de police, « l’enjeu, pour la police et pour tous les services publics, c’est de faire que les gens se rendent compte de la qualité du service qui leur est rendu » et d’ainsi les rassurer ».

A la lumière de ces quelques éléments on se rendra compte que l’expérience de police dite de proximité française n’aura été qu’une pâle copie de ce qu’elle aurait dû être. Sans oublier que “l’ami Zek” a conservé de la police une image particulièrement datée où l’ordre ne peut se comprendre sans recours à la schlague et au croquenot clouté.

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